N°30
L'accord secret
- Que lui avez-vous fait ? S’écria le roi hors de lui.
Sylvain n’en revenait pas. Picotine, sa jolie pigeonne au beau plumage, ressemblait à un gros
caillou.
Des drow agressifs l’entouraient. Soudain, plusieurs enfants ricanèrent. Leurs visages tuméfiés, portaient des
crevasses, qui firent tressaillir le roi. Ecœuré, devant un tel manque de compassion, Sylvain détourna la tête et serra la pierre dans ses bras.
- Vous l’avez tuée ! Vous êtes des monstres !
- Cela suffit, les enfants ! Cessez vos moqueries, intervint durement Paterne. Retirez-vous tout de suite dans vos
chambres, avec votre mère. Mon nouveau cuisinier et moi, devons parler affaires.
- Venez mes chéris, dit Valériane en contournant une colonne brisée. Les enfants la suivirent en trainant leurs
pieds. Ils laissèrent derrière eux, des éraflures sur le carrelage et empruntèrent un long corridor sombre.
Paterne observa Sylvain, effondré.
- Je n’ai pas de temps à perdre, faisons un accord.
- Je refuse de pactiser avec des êtres qui ne respectent pas la vie d’autrui. Ma pigeonne, Picotine, était chère à
mon cœur.
- Voyons, jeune roi. Votre pigeonne n’a rien du tout. Elle est endormie.
- Elle n’est pas morte ? Je ne comprends pas.
- Mon épouse Valériane possède un étrange pouvoir. Votre pigeonne va reprendre son aspect normal, d’ici quelques
jours, si tout se déroule bien.
- Que voulez vous de moi, répondit Sylvain accablé par cet odieux chantage.
- Suivez moi, ordonna Paterne.
Le maître de Mandore, se dirigea vers deux fauteuils, à proximité de la cheminée.
- Installez-vous, jeune roi et écoutez-moi attentivement.
- Notre famille possédait depuis des générations une magnifique émeraude. Ma femme Valériane la portait à son
doigt lorsqu’elle a été invitée à la taverne du clos Rougeaud, chez la Fée Rouge. Cette louve, a voulu admirer de plus près la bague de mon épouse qui, imprudemment, l’a enlevée pour la lui
montrer.
- Oui, je me souviens maintenant, coupa Sylvain, soucieux. J’ai vu dans la psyché de la reine Adélaïde, une louve,
une femme aux sourcils rouges qui hurlait. Ma femme, Océane est en danger.
Paterne continua
- Ma famille l’est aussi. Car, quelques jours après cela, nos corps ont changé d’aspect. Nous étions davantage
sensibles aux éléments de la nature. Le vent, nous faisaient perdre nos cheveux. Mon épouse remarqua une petite fissure rouge dans la bague, compris aussitôt le subterfuge. La louve lui avait
remis une fausse bague. Je me suis alors précipité chez la Fée Rouge. Celle-ci, entourée de ses gardes, a refusé de me remettre notre émeraude et m’a prédit une fin atroce. Elle m’a suggérée de
prendre un serviteur qui pourrait faire les tâches et les repas à notre place.
Sylvain, effaré écouta le récit.
- Quelques jours après, un homme perdu dans une tempête, a frappé à la porte de notre château. Nous avons dû
aussitôt emprisonné Romaric qui est devenu notre serviteur. Vous voyez que cette Fée Rouge est très maléfique, et dans quelles extrémités nous en sommes arrivés.
- Je comprends, maître de Mandore, mais je recherche aussi la couronne du Royaume des Feux d’Or. Sans elle, il est
en péril.
- Vous devez d’abord nous aider, en allant au Clos Rougeaud, pour débusquer cette terrible louve, lui arracher un
poil de ses sourcils surpuissants, et bien entendu, nous rapporter notre pierre précieuse. Il vous reste une semaine de délais.
- Une semaine, c’est trop court !
- Si vous ne suivez pas mes directives, je sacrifierai votre pigeonne, continua Paterne
intraitable.
Le roi des Feux d’Or, réfléchit, se leva et se dirigea vers une fenêtre. Il vit au dehors son pigeon, Picotin se
toiletter sur une branche d’arbre.
- Un poil de sourcil ? Je n’y arriverai pas, clama- t’il en se retournant.
- Vous n’avez pas le choix. Lorsque vous reviendrez, je pourrai vaincre les maléfices, et votre oiseau retrouvera
sa liberté.
Le drow ému, continua.
- Je voudrai vous signaler la situation dramatique de ma famille, depuis la perte de notre émeraude. Les moindres
objets touchés par ma femme et mes enfants se transforment en pierre. Et lorsqu’ils les manipulent une seconde fois, les objets deviennent poussière. Mes enfants pensent que c’est un jeu, et s’en
amusent. Si par malheur, ils retouchent Picotine, votre oiseau mourra. Par contre, moi seul en le touchant, pourra lui redonner son apparence.
- C’est un enfer, constata Sylvain, dépité.
- En effet, jeune roi. De plus, nos vivres s’épuisent, et nous ne pouvons pas quitter notre domaine. Avec la
pluie, nous nous enfoncerions dans le sol, et la sécheresse nous y incrusterait aussi. Nous sommes condamnés à séjourné uniquement dans notre château, où l’humidité nous est
favorable.
Un silence se fit.
Paterne se leva et s’avança lentement vers Sylvain. Il lui tendit la main en disant.
- Ne perdons plus de temps, et scellons notre accord qui doit demeurer secret.
Sylvain hésita, mais il n’avait guère le choix. Ils se serrèrent la main. Le roi sentit ses os craquer. Cependant,
il fit mine de ne pas avoir mal.
- Préparez- nous nos repas pour la semaine. Et sachez que ma famille ne doit pas savoir qu’ils nous restent très
peu de temps à vivre dans de telles conditions. Ma femme paniquerait. Elle est si sensible.
En entendant ces derniers mots, Sylvain bondit.
- Elle est sensible dites-vous ? Et c’est pour cette raison qu’elle a réduit ma pigeonne en bloc de pierre, la
laissant pour morte ? Hurla-t-il.
Furieux, il partit en direction de la cuisine. Il enfila une toque et un tablier, puis se mit sans tarder au
fourneau, pour préparer la nourriture de la famille drow.
L’après midi, il ramassa autour du château des pissenlits, cueillit des champignons, et prépara une soupe.
Ensuite, il fit des fruits confis.
Il trouva dans le cellier, un petit sac de farine, et pétrit la pâte pour faire des miches de pain.
Paterne a dit vrai. Il ne leur reste que peu de nourriture. Sa famille ne tiendra guère longtemps.
En fin de journée, exténué, le roi quitta tristement le château des drow, avec une sacoche de provisions. Il
appela Picotin qui vola à sa rencontre et se posa sur son avant bras.
Les verrous de la lourde porte résonnèrent dans l’allée, quand il l’emprunta.
Sylvain se retourna et vit la famille drow le suivre du regard. Il eut pitié d’eux. Quel triste sort ! Je
reviendrai dans une semaine pour les délivrer !
Il pensa aussi à Picotine. Auparavant, il l’avait emmitouflée dans les couvertures d’un petit panier, qu’il
installa en haut d'un buffet, à l’abri des enfants.
Le roi s’embarqua sur son nénuphar, et consulta les pages du Livre des Esprits. Le plan étonnamment restait vide.
Aucunes courbes n’apparaissaient.
- Que me réservez-vous encore, pages de malheur ! Cria-t-il excédé par ses épreuves.
Il se ressaisit et pagaya rapidement. Au bout de quelques instants, il entendit une voix crier.
- Au secours !…