N°6
La grotte
Le lendemain, le chant d’un oiseau réveilla Flora. Son fardeau s’incrustait toujours dans son dos engourdi. Elle remit lentement les deux sabots dans sa sacoche, puis observa la rivière.
Elle fut émerveillée. L'eau de la cruche s’était déversée toute la nuit dans la rivière, et l’avait éclaircie.
Il ne fallait plus perdre de temps. Courageusement, la jeune fille s'approcha de la rive et décida de la traverser au même endroit que la vieille femme.
Quelle maudite cruche ! Se dit-elle en se lançant dans l'eau fraîche. Tout à coup les flots se déchaînèrent, et le débit devint extrêmement rapide.
Flora ne pouvait plus revenir en arrière. La cruche l'entraîna au fond de l'eau.
Oh secours ! Oh secours ! Hurla-t-elle, en vain.
Elle respirait difficilement. Elle émergea, se débattit, puis s'accrocha à un rocher ; mais ses mains glissèrent. Alors, elle s’agrippa à la racine d'un tronc d'arbre et brusquement, lâcha prise sous la pression des flots, et du poids de la cruche.
Brusquement, elle s'enfonça dans les eaux tourbillonnantes en direction des chutes d'eau.
Flora repris connaissance sur un tapis de lierre, qui amortit sa chute. Elle se trouvait dans une grotte humide, cachée derrière une cascade d'eau bruyante. Des débris de poterie s'éparpillaient à ses pieds.
La jeune fille très fatiguée, scruta les environs. Elle fut heureuse de constater, que la cruche s’était enfin détachée. Elle rassembla son chapeau de paille, et ses affaires trempées, mais, ne retrouva qu'un seul sabot.
– J'espère que ce n'est pas la hutte, se dit-elle grelottante de froid. Elle le lança au fond de la grotte. Quelques secondes passèrent, lorsqu’elle vit apparaître un feu de bois. Soulagée, elle profita de la chaleur, ôta ses vêtements mouillés, et les fit sécher sur de grosses pierres.
Après s'être reposée un instant, Flora, réchauffée, ramassa des brindilles, du lierre séché, des lianes, et des végétaux contenant de la résine pour se confectionner une torche. Celle-ci illumina les parois de la grotte en dévoilant de magnifiques stalactites, et quelques stalagmites impressionnantes.
La torche éclaira un tunnel sombre, et la jeune fermière s’avança prudemment à l'intérieur.
Après quelques heures de marche dans la grotte souterraine, la jeune fille eut l'impression de tourner en rond.
Le flambeau presque consumé s'éteignit, juste au moment où les rayons du soleil, illuminèrent une paroi. Flora écarta un rideau de lierre, puis marcha dans une rangée de plantes. Elle se retrouva dans un sous–bois, où s'étendait une multitude de myrtilles et de framboises.
Elle s’accroupie pour en déguster plusieurs. Autour d’elle, des moineaux et des bécasses chantaient.
Un vent doux, chaud caressait ses joues. Elle enleva sa pelisse, la rangea dans son sac, et revêtit sa cape plus légère.
Flora, déambula à travers champs, et rentra en Ukraine. Elle fut surprise de ne rencontrer personne. Est-ce le fait des sortilèges du mauvais pèlerin ?
Au détour d'un sentier bordé de fougères et d'orchidées, la jeune fille découvrit une statue, placée au centre d'un carrefour, sous un chêne majestueux.
Quel chemin prendre ? Se demanda t’elle en hésitant. L’aiguille de sa boussole pointait en direction du sud. D'après madame Paulina, le jeteur de sorts avait traversé l'Ukraine, et se dirigeait vers les Carpates de Roumanie.
Fatiguée de ses périples, Flora s'assit à l'ombre de la statue. Puis elle s'endormit en se souvenant de la dernière étreinte de sa maman et du vœu qu’elle avait prononcé.
N°7
La statue
Des chuchotements la tirèrent de son sommeil. Flora se redressa brusquement, et constata qu'il n'y avait personne autour d'elle. Les murmures continuaient et provenaient de la statue. Flora leva alors les yeux, et l’observa attentivement. Sa forme était étrange, car elle représentait un couple lié, des épaules aux cuisses.
Leurs pieds étaient soudés dans un grand socle en fer. Intriguée, Flora s'approcha, et vit leurs paupières clignotées. Elle recula effrayée.
– Il ne manquait plus que ça, s’écria t’elle. Quelle horreur !
Flora s'enfuit, mais la statue bougea, la suivit et lui barra la route. Elle prit un autre sentier en courant. La statue fut encore plus rapide, et lui boucha l'accès au deuxième chemin. Flora, haletante s'arrêta, et tenta de reprendre son souffle, les deux mains appuyées sur ses genoux.
– N'ayez pas peur jeune fille, lui dit une voix grave. Cela fait tellement longtemps que ma fiancée et moi, sommes prisonniers de ce socle. Je suis le roi de Pologne, 8 Bogumil, (celui qui était aimé de Dieu), et voici ma fiancée, Dounia, la princesse de l'Ukraine.
Flora, la bouche crispée et les yeux écarquillés, écouta en observant pour la première fois, une statue parler.
Un jour, continua la voix, j’avais hébergé un pèlerin épuisé, revenant du pèlerinage de Czestochowa, dans mon château royal sur la colline du Wawel à Cracovie.
Rusé, il m'a demandé l'hospitalité. Le lendemain, il voulu m'acheter mes domaines et épouser ma fiancée. J'ai refusé catégoriquement. Il a levé son makila d'où est sortie une fumée verte. Je ne pouvais faire aucun geste. Et il nous a scellé dans ce socle.
– Encore lui ! Cet infâme jeteur de sorts ! Tonna Flora qui leur expliqua sa situation.
Le roi approuva, et continua.
- Oui, jeune fille, le jeteur de sorts est 9Wladyslaw,
(Désigne celui qui devait s’emparer du pouvoir), le prince roumain des ténèbres de la contrée du Mont Moldoveanu.
J'ai appris qu'il avait pillé le trésor du couvent de Czestochowa, ou s'accumulait les objets offerts depuis le XIVe siècle, provenant des dons de mes ancêtres, les rois polonais. Il a aussi détruit mon château de Wawel.
Puis la princesse continua.
– Jeune fille, depuis dix longues années le méchant homme nous a privé de notre liberté en nous figeant dans cette statue de sel comme celle de 10 Wieliczka.
– Au fil des années, notre amour était si fort qu'on a pu se rapprocher, ajouta le roi.
– Majesté, je suis à la recherche de cet homme. Il a aussi fait beaucoup de mal à plusieurs personnes en Pologne, expliqua Flora qui leur raconta tous ses ennuis.
– Voilà une fillette bien courageuse, remarqua le roi. Mais toi aussi tu es maintenant bloquée ici. Comme tu l’as vu, tu ne peux emprunter aucun sentier, ni nous contourner pour t'éloigner, tant que tu n'auras pas trouvé le mot de passe
– Quel mot de passe ? S’inquiéta Flora.
– Tu dois offrir un cadeau qui plaira à ma fiancée, expliqua le roi Bogumil. Tu peux nous poser trois questions. Nous ne devons pas te donner la réponse mais uniquement quelques indices.
– Si tu réussis, nous serons délivrés et nous pourrons te montrer la direction du trajet pris par le monstre. Mais si tu échoues, tu retourneras malheureusement d'où tu es venue. Rares sont ceux qui sont passés par ici. Ils ont tous échoué.
– Que c'est étrange ! S'exclama Flora. Je dois trouver un cadeau ? Est t’il visible actuellement ?
– Oui, répondirent en chœur les amoureux.
– Attention, c'était ta première question, lui précisa la princesse. Il t'en reste deux. Alors essaye de le trouver.
Flora observa attentivement les alentours. De beaux oiseaux, des tétras-lyres et des tétras–urogalle, volaient dans des massifs d'ormes.
Soudain, une belle tourterelle au plumage brillant, blanc et jaune vint se poser sur un massif d’épicéa à deux mètres d'elle.
Elle y voyait comme un signe du ciel. Peut-être était-ce bel oiseau ?
Elle approcha doucement les mains en avant et bondit comme un chat sur l'oiseau. Mais elle n'attrapa que deux plumes.
– Non ! Cria le couple.
Flora sentit deux poids la tirer dans le dos. Elle se pencha et vit pousser deux grandes ailes blanches et jaunes accrochées à son dos.
– Encore quelque chose dans mon dos ! S’écria-t-elle, en colère en tapant des pieds, mais c'est horrible. Après la cruche, ça maintenant ? Je n'en peux plus de tous ces maléfices.
– Jeune demoiselle, lui dit le roi d'une voix ferme et grave, il faut de la concentration. Continue.
Flora pleura, acquiesça de la tête, et s'essuya le visage avec ses ailes. Puis elle réfléchit.
– Voyez-vous le cadeau sur moi ?
– Oui, répondirent les amoureux.
Elle regarda autour d'elle. Il faisait si chaud, elle s’empara de sa gourde, l'ouvrit et bu une gorgée.
Soudain elle monta sur le socle et versa des gouttes d'eaux dans les bouches des amoureux.
Hélas ! Elle sentit une autre transformation s'effectuer. Ses habits disparurent. Tout à coup son torse se souleva et de petites écailles nacrées, brillantes recouvrirent tout son corps.
Affolée, elle respirait de plus en plus mal.
– Une ablette ! Cria le couple en cœur.
– Regardez, je deviens un poisson maintenant !
– Calme toi, jeune fille, lui dit doucement la princesse. Tu réussiras certainement. Il te reste une question.
Flora avait trop chaud, ses longues ailes de tourterelles et ses écailles d'ablette l’étouffaient. Elle retira son chapeau à fleurs séchées pour s'éventer à l'aide de ses nageoires grises.
– Voici ma dernière question. Le cadeau est-il utile ?
– Oui, lui répondit le couple en duo.
Les minutes passèrent.
Flora continua de s'éventer, puis elle stoppa net son geste, et regarda son chapeau porte bonheur, selon sa maman. Elle monta sur le socle et décida d'offrir son chapeau à la future épouse. Elle le posa délicatement sur la tête de la princesse.
Elle redescendit rapidement du piédestal, s'agenouilla, ferma ses yeux en attente d'une éventuelle transformation. Les secondes s’écoulaient.
Des cliquetis se firent entendre. Elle ouvrit un œil, puis l'autre et constata que la statue, et le socle qui emprisonnaient les pieds du couple s'effritèrent, se brisèrent, et tombèrent en poussière.
Quelle joie ! Les amoureux libérés, métamorphosés et heureux soulevèrent Flora et l'étreignirent.
La princesse était vêtue d’une belle robe longue rouge en soie, brodée de fil d’or surmontée, d’une tunique blanche. Une parure de diamants entourait son cou.
Les fleurs séchées du chapeau reprirent de vives couleurs. Des clochettes jaunes pendaient dans ses cheveux ondulés.
Le roi portait un couvre-chef à large bord, une côte de maille sur une longue veste brodée recouverte d'une cape noire scellée d'une broche turquoise et or.
– Tu nous as délivré fillette, dit-t-il en souriant. Pour te récompenser de ton courage, je t'offre ma côte de maille qui te sera certainement nécessaire, précisa le roi en se levant.
– Je t'offre ma bague de fiançailles, ajouta la princesse. Elle te protégera.
– Non, je ne peux pas accepter ces présents, reconnu Flora.
– Si tu le dois, ordonna la future promise. Cette bague féerique réalisera trois vœux essentiels. Lorsque tu verras apparaître une petite lueur violette, tu pourras effectuer tes vœux. Alors, garde là précieusement, et surtout sois prudente.
– Bonne chance fillette et reste vigilante, ajouta le roi. Tu dois partir vers l'ouest. Tu trouveras le vilain homme et surtout méfie toi du makila !
Le couple joyeux s'enlaça et s'éloigna en dansant, puis courut en coupant à travers la prairie fleurie.
Flora les suivit des yeux en souriant.
Elle soupira, plia ses longues ailes, enfila la lourde côte de maille, trop grande pour elle, puis elle plaça la bague au bout de son doigt. Flora paraissait minuscule dans son pesant attirail.
Elle regarda sa boussole et partit lentement vers l’ouest.
De temps en temps, elle s’arrêtait pour se reposer, et observait la jolie bague dans l’espoir d’apercevoir la petite lueur violette, qui serait le signe de sa délivrance.
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